L’Afrique centrale n’existe plus

Publié le par gaspard-musabyimana

Afrique-centrale.jpgNous écrivons ce bulletin juste après le référendum du Sud-Soudan de janvier et les élections présidentielles en Ouganda de février. Ces deux pays font, avec la RCA et la RDC, partie d’une problématique dévastatrice autour de la LRA. Ce groupe armé, né dans le conflit et les déséquilibres en Ouganda, a pu se développer dans une zone qui s’étend dans les quatre pays. La LRA n’est pas le seul trait d’union entre l’Afrique centrale et la Corne de l’Afrique, deux régions où des différends  locaux et des conflits nationaux ont débordé des frontières nationales parce que les antagonismes locaux ont été polarisés et entremêlés à ceux des pays voisins. La menace d’attentat qui pèse sur l’Ouganda et le Burundi parce qu’ils participent à l’AMISOM, en est une autre. 

 

Régulièrement, nous rapportons sur les avancées dans la Communauté de l’Afrique de l’Est (CEA). En 15 ans aussi, l’Afrique australe est devenue une réalité beaucoup plus palpable en Afrique centrale. Aujourd’hui, des firmes d’exploitation minière et de construction, basées en Afrique du Sud, sont présentes dans différents endroits au Congo mais surtout au Katanga. L’exportation de produits miniers du Katanga et du Kasaï passe surtout par les ports sud-africains. Dans les alimentations congolaises, une grande partie des produits de consommation vient d’Afrique du Sud. Le pays a d’ailleurs joué un rôle important dans la résolution du conflit burundais, et les généraux dissidents rwandais y résident.

 

L’Angola, puissance régionale classée par le Pentagone comme zone d’intérêt national, parce qu’elle fournit 8% du pétrole importé par les Etats-Unis, est aussi un pilier du régime des Kabila. Son intervention a été décisive aux différents moments où le régime a été le plus menacé. L’Afrique centrale a été désenclavée. Elle n’est plus la plaine de jeux exclusive d’une poignée de puissances post et néocoloniales qui se sentaient bien dans leur peau de king makers. Ce microcosme n’existe plus. Grâce à ses ressources en eau, le Congo sera important pour l’Afrique australe qui souffre d’un problème chronique de sécheresse et d’un sérieux déficit énergétique. Le Congo sera important pour tous ses voisins à cause de ses ressources naturelles, et parce que leur stabilité continuera à dépendre de la stabilité du Congo. Je suis sûr que ce qu’on pense à Luanda ou Kampala pèsera plus sur les événements en Afrique centrale que ce qu’on pense à Washington ou Bruxelles. Les rois sont faits ailleurs maintenant. Tout ceci  n’empêche pas que l’Afrique du Nord reste loin de Kigali, Bujumbura ou Kinshasa.

 

Peu de gens croient que la façon dont un changement de régime a été opéré de force à Tunis ou au Caire sera copiée là-bas. Les classes sociales qui ont porté le changement au nord du continent n’existent pas ou à peine en Afrique centrale, les technologies de communication qui ont joué un rôle considérable en Egypte et en Tunisie y sont beaucoup moins accessibles. Aucune structure n’a de capacité de mobilisation comparable, et surtout, je m’imagine difficilement la croissance rapide d’un contre-pouvoir populaire en Afrique centrale sans violence excessive des forces de « l’ordre ». Mais, même si le « printemps arabe » ne sera pas toute suite copié au cœur d’Afrique, il modifiera les rapports de pouvoir dans la politique mondiale et il inspirera des communautés qui, elles-aussi, rêvent de se faire entendre et de se faire respecter. La chute du mur de Berlin n’a pas été copiée non plus, mais elle a changé profondément l’histoire, en Afrique.

Kris Berwouts
Directeur

EURAC

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