Le programme « Girinka » ou un contrat de servage des temps modernes

Publié le par gaspard-musabyimana

Kubyinira-inka.JPGLe régime rwandais actuel installé par les armes au Rwanda en 1994 par les militaires tutsi de l’armée régulière ougandaise continue depuis maintenant 17 ans de réinstaurer la féodalité à laquelle avait mis fin la Révolution populaire de 1959. Il a à cet effet lancé un programme appelé « Girinka » (littéralement : Aie une vache) qui consiste à offrir aux plus démunis des foyers paysans une vache laitière.

 

Ces vaches proviennent des troupeaux de quelques gros propriétaires tutsi qui possèdent des milliers de têtes de bétails soit au Rwanda même ou dans les pays voisins. Elles sont payées sur le budget du gouvernement et sont remises aux bénéficiaires à grands coups de publicité, par le président Kagame lui-même ou par quelques autres dignitaires du régime. Jusqu’ici tout va bien dans le meilleur des mondes car apparemment tous les acteurs semblent y trouver leurs comptes : le paysan est content d’être enfin « possesseur » d’une vache, le dirigeant trouve une occasion de se faire acclamer comme le plus grand bienfaiteur du Rwanda et le gros éleveur (souvent la même personne qui cède « gratuitement » la vache) empoche des millions de dollars sans efforts.

 

Pourtant, la joie du paysan qui reçoit la vache devrait être relativisée s’il connaissait d’avance les conditions de ce don de vache. Le bénéficiaire doit en effet prendre soin de cette vache qui doit rester dans une étable.  Ceci signifie qu’il doit aller chercher l’herbe pour la nourrir, payer le vétérinaire qui doit régulièrement venir la soigner, mais surtout faire allégeance à JAMAIS au donateur qui d’ailleurs garde un droit de regard sur la vache. Dernièrement, quelques vieux paysans sans enfants pour les seconder et dont les vaches reçues dans le cadre de « Girinka » étaient mortes par manque de soins ont été sermonnés et officiellement dépouillés (kunyangwa). C’est en clair le retour de « l’Ubuhake » qui revient au galop. Plus que jamais les expressions : « Yampayinka Kanaka… » ou « Urakanyagwa… » trouvent leurs sens. Pourtant personne n’en avait plus besoin en ce 21° siècle.

 

L’Histoire se répète-t-elle ?

 

Voici ce que disait Emmanuel Nduwayezu de l’Université de Genève, dans son commentaire du 31.01.03 sur le document : « Du contrat d'ubugaragu ou de servage agro-pastoral dans le Tutsi-et-vache.JPGRwanda "nyiginya" » publié par le Bulletin de Jurisprudence des Territoires Indigènes du Rwanda Urundi, Astrida, Rwanda, 1946.

 

« Ce document codifiait les us et coutumes relatifs à l'institution d'ubuhake. Le ‘‘contrat d'ubugaragu’’ a été précédé d'un autre texte daté du 14 octobre 1933 intitulé ‘‘Instructions sur l'umurundo’’. Le contrat d'ubugaragu, qui prit sa forme définitive après 1940, fut publié à Nyanza le 1er août 1941 et rendu obligatoire par le résident à partir de janvier 1942. Mais les pratiques qui y sont consignées prédominaient dans la société rwandaise nyiginya depuis des siècles. A l'arrivée des premiers explorateurs et les premiers allemands on décrit une situation dramatique qui semble s'enraciner dans les mythes d'origine et de légitimation de la dynastie régnante.

"Le contrat de servage agro-pastoral (dit contrat d'ubugaragu), était un engagement "volontaire" par lequel une personne, appelée "umugaragu" venait se recommander à une autre personne d'un rang social plus élevé, appelée shebuja. L'acte de se recommander se disait gukeza, les relations sociales du maître (shebuja) au serviteur (umugaragu) s'appellent ubuhake. Le serviteur s'engage, vis à vis de son maître, à rendre tous les services coutumiers et le shebuja consacre le contrat par l'octroi de vaches ou dans certaines régions de parcelles de terres à cultiver. Les services coutumiers que le serviteur doit prester sont, de la part d'un Muhutu, tous les genres de travaux serviles ordinaires ; tandis qu'un Mututsi est conseiller, messager, informateur, compagnon d'armes, en un mot, l'instrument de l'influence sociale et politique entre les mains de son maître. Ne dispose-t-il Guheka-inka---Copie.JPGpas lui-même, d'une ramification plus ou moins puissante d'associés constituée de ses propres serviteurs, de ses parents qui ont également leur clientèle et des allés de sa parentèle" [Kagame A (1952), p.18].

Le buhake (dont les origines remonteraient au règne de Ruganzu II Ndoli autour du XVIIème siècle, voir Nkurikiyimfura J.N dans : Le gros bétail et la société rwandaise. Evolution historique des XII-XIVème siècles à 1958, 1994: 127-140) était destiné à renforcer la puissance de la famille du maître. La parentèle était la cellule sociale de base : foyer isolé détenant un fief (ensemble de vaches ou de pâturages détenus par des particuliers) ou une propriété autonome (dépendant en toutes ses parties d'un seul et même foyer) ; ou bien un ensemble de foyers ayant un ascendant commun dont ils possèdent, par voie d'héritage, le même fief (ou la même propriété foncière) qu'ils se partagent… ».


De Paul Kagame à Ruganzu Ndoli ?


Le programme « Girinka » entend donc ramener les pauvres paysans en arrière jusqu’au temps de Ruganzu Ndoli ce roi tutsi-nyiginya sous le règne duquel le servage par la vache « ubuhake » aurait été introduit. La seule nouveauté est qu’entretemps il y a eu la monnaie et que le seigneur qui donne la vache ne rend pas seulement le serf son esclave à jamais, mais fait en même temps grossir ses comptes en banque avec l’argent puisé dans les caisses de l’Etat approvisionnées par le travail du même serf.


De grâce, plus de servage par la vache au Rwanda et donc plus de « Girinka ». Ceux qui militent pour la démocratie au Rwanda devraient aussi faire du rejet du retour de « l ’ubuhake et ubugaragu » au Rwanda leur leitmotiv.


Emmanuel Neretse

14/03/2011

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