Rwanda/ONU : le « Rapport Mapping » a-t-il été déjà enterré ?

Publié le par gaspard-musabyimana

refugies-kivus.jpgEn octobre 2010, le Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l'Homme publiait le « rapport mapping » (mars 1993 à Juin 2003) sur les crimes commis par le l’Armée patriotique rwandaise (APR) en République démocratique du Congo. Un corps expéditionnaire de cette armée s’était livré à une impitoyable chasse à l’homme visant les réfugiés rwandais, majoritairement Hutu, entre 1996 et 1998.

Pour mettre fin à l’impunité dont jouit les membres civils et militaires du Front Patriotique Rwandais (FPR) au pouvoir au Rwanda, il était question qu’un tribunal international soit mis sur pied pour connaître de ces crimes odieux et de les qualifier car le terme « génocide des Hutu » était sur toutes les lèvres. Mais depuis la sortie de ce rapport, c’est silence radio. Pourquoi ?


Tout analyste avisé qui ferait une rétrospective de la tragédie rwandaise depuis le déclenchement de la guerre en octobre 1990  en provenance d’Ouganda verrait bien qu’il y a eu, tout au long de ce conflit, une sorte de complicité entre le Front Patriotique Rwandais (FPR) et l’ONU.

Silence de l’ONU sur une agression

En octobre 1990, des éléments de l’armée régulière ougandaise attaquaient le Rwanda. L’ONU et plus spécialement le Conseil de sécurité, ne leva aucun petit doigt pour condamner l’Ouganda contre cet acte d’agression tel que défini par les Conventions internationales. La Résolution 3314 de l’Assemblée générale des Nations unies du 14 décembre 1974 qualifie l’agression de crime et précise qu’elle donne lieu à une responsabilité internationale. Juridiquement, en tant que militaires de la NRA (National Resistance Army, Armée ougandaise), les agresseurs du Rwanda étaient sous le contrôle global de l’État ougandais qui, par conséquent, est responsable des agressions commises par des militaires ou des groupes sous son contrôle. Les liens de subordination du haut commandement du FPR avec l’État ougandais sont évidents, puisqu’ils y exerçaient de hautes fonctions.

Le général Dallaire : une mission dans la mission

Le 22 juin 1993, le Conseil de sécurité de l’ONU votait la résolution 846 instituant la Force des dallaireromeo cp 1729256 orwellian cultureNations-Unies pour le contrôle de la frontière rwando-ougandaise (MONUOR). Celle-ci était chargée de veiller à ce que le FPR n'utilise l’Ouganda comme base arrière, pour ses approvisionnements en ressources matérielles et humaines. Cette force, commandée par le général canadien Roméo Dallaire, ferma les yeux et la frontière rwando-ougandaise fut une passoire des approvisionnements du FPR dans son attaque contre le Rwanda. Roger Booh Booh, représentant du secrétaire général des Nations-Unies et chef direct du général Roméo Dallaire au Rwanda, est affirmatif à ce sujet. Dans une interview accordée au journal belge Le Soir du 15 avril 2004, il déclare que l’Ouganda a continué à acheminer au Rwanda des armes destinées au FPR malgré la présence de la MONUOR à la frontière.


Dallaire sera muté à Kigali à la tête de la Force des Nations-Unies pour le Rwanda, la MINUAR. Là, il va carrément prendre partie pour le FPR. Ainsi comme le dit encore Roger Booh Booh, Dallaire a été vu plusieurs fois avec des militaires du FPR dans la salle d’état-major de la MINUAR, à l’hôtel Méridien de Kigali, en train de leur montrer des cartes avec les positions des Forces Armées rwandaises (FAR). Dans son livre, Shake hands with the devil [2004 :121], Dallaire ne cache pas qu’il fournissait des renseignements militaires sur l’armée rwandaise au chef militaire du FPR, Paul Kagame.

Un autre témoignage montrant le penchant du général Dallaire pour le FPR nous vient de Vénuste Nshimiyimana, attaché de presse de la MINUAR en 1994. Dans son livre, Prélude du génocide rwandais [1995 : 67], il révèle que les Nations unies ayant envisagé de muter le général Dallaire du Rwanda, en janvier 1994, celui-ci a déclaré qu’il allait demander à son successeur d’aider les jeunes combattants du FPR, si gentils, si disciplinés. Robin Philpot a raison quand il écrit dans son livre Rwanda, crimes, mensonges et étouffement de la vérité [2007] que Dallaire avait « une mission dans la mission. La mission publique et officielle était de maintenir la paix en appliquant les accords d’Arusha. Mais la mission non déclarée consistait à faciliter la prise du pouvoir par le Front patriotique rwandais ».


Dans son livre précité, Dallaire y affirme lui-même qu’il était en intelligence avec le FPR :  « I also ensured that the existence of these officers was passed on to Kagame so that RPF would realize there were moderates they could potentially work with inside the present security forces». Dans la version française du livre sous le titre : « J’ai serré la main du diable » (2004), ce texte a été enlevé.

Couverture de massacres

En septembre 1994, le HCR mandate le consultant Robert Gersony, qui avec ses enquêteurs, sillonnent le Rwanda. Après avoir visité plusieurs communes du Rwanda, le constat est accablant pour les nouvelles autorités : les militaires du FPR se livraient à des massacres systématiques sur des civils Hutu et 30000 victimes avaient été identifiées. Le rapport fut mis sous scellé par l’ONU pour ne pas embarrasser le FPR.


La victoire du FPR a vu de millions de rwandais fuir son avancée vers les pays limitrophes dont la majorité vers l’ex-Zaïre. La personne de contact privilégiée de Dallaire aux Département des Affaires humanitaires à l’ONU, le général Maurice Barril, fut chargé de conduire une mission humanitaire en faveur de millions de réfugiés hutu de l’ex-Zaïre. Il fera en sorte que cette mission soit mort-née en prétendant que tous les réfugiés étaient rentrés. La solution fut de bombarder les camps à l’arme lourde par les militaires du FPR et ses coalisés. Plus de 300.000 morts et disparus ! Les camps étaient protégés par le HCR et des informations font état des fichiers des réfugiés transmis par des agents de cette organisation de l’ONU au FPR pour mieux les cibler dans ces bombardements.


L’ONU créera une mission d’enquête sur les massacres des réfugiés. Elle fut confiée au Chilien Roberto Garreton. Son rapport original aux autorités onusiennes, parlait d’actes de génocide commis par les hommes de Paul Kagame et compagnie. Mais ce rapport sera censuré, subira par la suite plusieurs « opérations de chirurgie esthétique », bref vidé des éléments impliquant le FPR dans le génocide des Hutu. Il fut rendu « light » et à sa publication, il ne fut retenu que des « crimes odieux contre l’humanité ». Malgré tout, personne ne fut sanctionné pour ces massacres qui ont fait des centaines de milliers de morts dans une population civile.


Au Rwanda, Dallaire fut remplacé par Guy Toussignant. En avril 1995, il va assister, impuissant (?), aux bombardements par le FPR des camps de déplacés internes de Kibeho qui contenaient plus de 150.000 personnes. Alors que le général Guy Toussignant voulait évaluer les dégâts, son équipe médicale lui donna un rapport chiffrant les victimes à 3840. Son supérieur d’alors, Shaharyar Khan, successeur de Roger Booh Booh, lui demanda de réduire ce chiffre car les autorités du FPR avaient parlé de 300 morts. Terry Pickard, un militaire-médecin qui faisait partie des 32 soldats du contingent australien de maintien de la paix à Kibeho est catégorique : ils ont reçu l’instruction des Nations-Unies de ne pas intervenir alors qu’il était clair que des civils allaient être massacrés. [Combat Medic, An Australian's eyewitness account of the Kibeho Massacre, Big Sky Publishing, 2008].

Le TPIR n’est pas en reste

En novembre 1994, l’ONU mit en place le TPIR afin de juger les personnes responsables d'actes de génocide et d'autres violations graves du droit international humanitaire commis sur le territoire du Rwanda, ou par des citoyens rwandais sur le territoire d'États voisins, entre le kagame_Jallow--s-.jpg1er janvier et le 31 décembre1994. Ce tribunal fera obstruction à ce que l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, qui est le déclencheur du génocide rwandais, soit diligenté. Le premier Procureur du TPIR, le sud-africain Richard Goldstone (1994-1996) y était acquis. Il va partir en laissant le chantier aux enquêteurs. Parmi ceux-ci, l’avocat australien Michael Hourigan. Celui-ci avait eu des témoignages comme quoi le FPR était l’auteur de cet acte terroriste et d’autres massacres de la population civile, à grande échelle. Mais le successeur de Richard Goldstone, la canadienne Louise Arbour, écarta le rapport d’un revers de la main, prétextant que cela ne rentrait pas dans le mandat du Tribunal. « La seule fois où le procureur a dit que cela n'était pas dans son mandat, c'est lorsque j'ai impliqué Kagame », écrit Hourigan qui estime enfin que c'est comme si l'on prétendait enquêter sur l'attentat du 11 septembre 2001 sur le World Trade Center aux USA sans faire d'investigations sur al-Qaeda. Le rapport Hourigan fut mis sous embargo.

 

Louise Arbor sera remplacée par la suissesse Carla Del Ponte qui s’est faite taper sur les doigts quand elle a voulu rouvrir le dossier. En août 2003, elle fut vite dessaisie du dossier Rwanda par le Conseil de sécurité de l’ONU, pour ne s’occuper que de l’ex-Yougoslavie. Son porte-parole, Florence Hartmann [Paix et Châtiment, 2007] explique « comment, sur pression des Etats-Unis, les enquêtes spéciales visant les suspects de l’Armée patriotique rwandaise (APR) ont été enterrées, entachant à jamais le bilan du TPIR » [FH : 7/9/2007].


Carla Del Ponte sera remplacée par le gambien Hassan Bubacar Jallow. Pierre Richard Prosper, procureur américain au TPIR jusqu’en 1998 et qui deviendra, en 2001, ambassadeur américain pour les crimes de guerre, rassure le président Kagame de son impunité car Hassan Bubacar Jallow « a entériné la promesse des Etats-Unis aux autorités rwandaises sur l’abandon des poursuites contre les militaires tutsis par le TPIR. » [HF : 7/9/2007].


Le « rapport mapping » est enterré


L’attitude de l’ONU et de ses organes est constante dans le traitement de la question  rwandaise depuis octobre 1990 à ce jour. Tout ce qui a trait aux crimes du président Paul Kagame et de son armée est mis sous le boisseau comme nous l’avons souligné ci-haut. Ce n’est donc pas le « rapport mapping » qui va faire exception. A la fin, il y a lieu de se poser la question légitime suivante : pour qui roulent les Nations-Unies dans la tragédie rwandaise ?

 

Gaspard Musabyimana
29/03/2011

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