Rwanda : pions et roitelet

Publié le par gaspard-musabyimana

1. Petit lexique de « despotologie »

Le pion, c'est une pièce dans le jeu d’échecs ; il ne choisit jamais sa place. Son rôle réside dans l'indifférenciation, dans une totale disponibilité entre les mains du joueur. Ce dernier n'a pas à consulter le pion ; il ne peut, le pion, accepter ni refuser. Seuls comptent le jeu et le joueur : on déplace et place le pion au gré du jeu et du joueur, peu importe où, quand, d'où.

Le pion est donc sans avis, sans opinion, privé d'initiative. A la limite, peut-on même paler de la disponibilité d'un pion? Il ne représente qu'une pièce dans les conventions ludiques. Son rôle épuise son être : être là pour les besoins du jeu, voilà l'essence du pion. C'est une essence aliénée, il va sans dire.

Roitelet : petit roi ; roi d'un tout petit Etat.

Au sens figuré, est nommé roitelet toute personne ayant tendance à imposer à ses subordonnés dans le service le rôle de simples exécutants. Et toute personne se pliant à ce dernier rôle sera rangée parmi les pions, aux armes comme aux urnes.

C'est une constante que là où se rencontre un roitelet, son existence est soutenue par des pions, quels que soient l'idéologie, le système ou le jeu.

2. Quiconque ose... « Je » le casserai

Responsable, le roitelet est superviseur des tâches accomplies par les pions. Devant lui, c'est la crainte et le tremblement, car on ignore si l'on sera trouvé suffisamment scrupuleux dans Copie-de-londres-manif-ani-kagame2.JPGl'observation de la ligne d'exécution tracée.

Il arrive cependant qu'un pion se lance à des initiatives. Cela n'est pas clairement interdit, mais l'on devrait se persuader que tout ce qui ne vient pas de haut est exposé à l'erreur. Car, dans un tel système, le succès d'un pion fait penser que l'initiative réussie est possible, rend les ordres superflus et favorise l'anarchie par la pluralité des responsables. On ne peut multiplier les instances de décision. Ce n'est pas seulement l'échec qui mérite la réprobation mais aussi le succès non prescrit par l'autorité.

Cependant, dans le cadre des projets approuvés par le supérieur de la supervision, les initiatives à la mise en vigueur reçoivent encouragement : la compétition des pions est récompensée. L'enjeu y est en effet le prestige du roitelet : tout concourt à démontrer l'adéquation entre l'ordre et la vérité. L'échec entre la décision et ses résultats ne peut provenir que de la nonchalance des pions.

C'est pourquoi toute invention est un risque pour l'autorité, si l'invention s'écarte des critères admis. Elle s'expose à l'imprudence, du fait même que le pion s'y attribue trop d'importance, ce qui constitue une faute assez grave. Les pions qui accusent quelque velléité de résistance au nivellement sont des pièces redoutées. […]

Mais quelle différence existe-t-il entre les initiatives d'un roitelet et celles d'un pion ? Elle réside dans le droit d'en prendre, droit qu'aucun pion ne peut rêver d'acquérir.

 

Texte tiré du livret de Jean Baptiste Hategeka, Pions et roitelets. Phénoménologie de la domination, Kigali, Pallotti-Presse, 1986, pp. 8-11 et pp.17-18.

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