Rwanda : la Vision 2020 est un leurre

Publié le par gaspard-musabyimana

La vision 2020 est un plan directeur du gouvernement rwandais qui vise entre autres  à faire du Rwanda un Etat de droit avec un bonne gouvernance, à promouvoir une économie prospère et à développer le secteur privé, à moderniser l’agriculture et l’élevage.

Ces perspectives du gouvernement rwandais sont bonnes sur papier. Dans les faits, une petite analyse montre que la vision 2020 est mal partie et qu’à la limite il s’agit d’un slogan qui cache mal un plan dans le plan.

L’Etat de droit et la bonne gouvernance

Tous les observateurs avisés ont décrié l’état lamentable de la justice au Rwanda. Ce pays est devenu un Etat de non droit. Selon un récent rapport de Human Right Watch (HRW) et intitulé « La loi et la réalité », le pouvoir judiciaire reste subordonné à l'exécutif et à une élite d'acteurs officieux proches du pouvoir, jouissant d’un grand pouvoir économique et politique. Cette main mise des politiciens sur les instances judiciaires permet ainsi au régime de sanctionner, de museler et de limiter les activités des opposants politiques ou des personnes considérées comme telles par le FPR.

Le journal « Umuseseo » paraissant à Kigali, dans ses éditions d’octobre 2008, a recuilli des témoignages des Juges qui se plaignent des injonctions incessantes du pouvoir exécutif voire des Procureurs proches du pouvoir.Ce journal a rapporté notamment que « le juge rwandais est encore instrumentalisé par les dignitaires du parti au pouvoir et le pouvoir exécutif », que « les présidents des tribunaux passent leur temps au téléphone à prendre des ordres », que les audiences sont tenues « tout en sachant bien le verdict qui sera rendu ! »[1]

Dans ce cadre, on assiste conséquemment au non respect de la décision des juges. Ainsi par exemple, on a vu souvent des prisonniers qui, après avoir été reconnus non coupables et élargis, étaient directement menottés par la police et ramenés en prison. Les enquêteurs de HRW ont un témoignage dans ce sens de la bouche d’un employé d’un tribunal, signe que le phénomène subsiste. Les politiciens agissent ainsi par le biais de la police ou des membres de l’association Ibuka qui vont jusqu’à huer les juges dans les tribunaux quand une décision de la cour ne les arrange pas.

Sur ce chapitre de la justice, un autre sujet d’inquiétude concerne les prisons. Elles sont de vrais « mouroirs ». Les conditions de détention y sont inhumaines et des actes de torture y sont monnaie courante selon le rapport du Département d’Etat américain chargé des droits de l’homme[2]. De même, des enlèvements et des exécutions sommaires y sont pratiqués selon des rapports d’Amnesty International et de Human Rigths Watch.

Plus inquiétant encore est le fait que les plus hautes autorités du pays font des déclarations qui montrent que les droits de la personne humaine est leur denier souci. Ainsi, le Ministre chargé de la Sécurité, Sheikh Musa Fazili Harelimana, a déclaré que les condamnés à perpétuité purgeront leur peine dans l’isolement toute leur vie, sans possibilité de communication ni avec leurs collègues d’infortune ni avec les membres de leur famille et amis[3]. Cette information a été confirmée par Mme Domitille Mukantaganzwa, Secrétaire Exécutif des Tribunaux Gacaca[4].

Le développement économique : des chiffre falsifiés

Dès l’accession au pouvoir du FPR en juillet 1994, le Rwanda a bénéficié de grandes lagesses de la communauté internationale. Des aides ont afflué de partout et les ONG occidentales se sont bousculées pour mettre pied au Rwanda. Celles qui ont voulu trop regarder sur la gestion de ces aides ont été tout de suite chassées sous des prétextes fallacieux[5].

Pour pérenniser ces aides, les autorités rwandaises n’ont pas hésité à falsifier des données économiques. Deus Kagiraneza, qui avait travaillé au Ministère des Finances sous Habyarimana avant de rejoindre le FPR, donne un témoignage éclairant sur ces magouilles. Accompagnés d’un consultant, Kagiraneza et sa délégation sont allés négocier les fonds à Genève entre 1995-1996. Prenant 1990 comme année de référence, ils ont dû falsifier les données économiques pour appuyer les dossiers présentés aux bailleurs de fonds : « Il fallait arranger les chiffres de façon qu'ils soient crédibles et qu'ils attestent que l'on était bien sur la pente. Le consultant qui était venu nous aider à défendre notre demande de financement de reconstruction nationale nous a conseillé ceci : "Décrétons les indicateurs économiques ; de toute façon, ces gens de Bretton Woods sont pressés ; ils n'ont pas le temps de venir voir ce qui se passe chez vous." C'est ainsi que l'on fait actuellement »[6]. Deus Kagiraneza fait remarquer que les déclarations en matière d'indicateurs économiques que le Rwanda a publié depuis 1997 ou 1998 faisaient état d'une croissance de 3 à 7% du produit intérieur, mais ne parlaient pas de la famine qui faisait rage dans les cinq préfectures du pays. Pour lui, les indicateurs économiques officiels « n'ont aucun rapport avec la réalité »[7].

Dès 1996, l’économie rwandaise a été renflouée par le butin de guerre ramené de la République Démocratique du Congo par un pillage systématique des ressources naturelles de ce pays.. Il fut créé, dans les Services de la sûreté extrieure, un bureau dénommé « Desk Congo ». Sa contribution aux dépenses militaires du Rwanda était estimée, en 2002, autour de 320 millions de dollars ; les transactions à l’origine de ces recettes étaient  opérées à l’abri du regard des organisations internationales[8].

Les bailleurs de fonds internationaux n’ont voulu rien voir et ont continué à soutenir le Rwanda sur cette lancée. Des individus se sont ainsi enrichis et une comptabilité parallèle fut tenue par le parti FPR dont les fonds secrets dépassent de loin le bugdet du pays. En 2000, plus de 30 millions de dollars issus de la vente des métaux précieux ramenés de la RDC ne se retrouvaient pas par exemple dans la comptabilité nationale du Rwanda[9].

Les indicateurs qui servent à mesurer la performance de l’économie rwandaise étant faux au départ, les chiffres de croissance brandis par le gouvernement rwandais ne peuvent qu’être de la poudre au yeux à lancer aux bailleurs de fonds dont certains ont été pris au hameçon et ont utilisé ces données arrangées.

Une économie éthniste

Parlant de la Vision 2020, le dernier rapport du PNUD[10] est très sceptique. Il fait remarquer que 62% de la population rurale vit dans la misère la plus abjecte alors que cette proportion n'était que de 50,3% en 1990. Le rapport place en outre le Rwanda parmi 15% les pays les plus inégalitaires au monde.

Dans un article publié dans le journal « Le Devoir » (Canada), le Professeur Emmanuel Hakizimana fait remarquer que « le gouvernement actuel accorde seulement 3% de son budget à l'agriculture alors que ce secteur emploie 80% de la main d'oeuvre rwandaise. Sachant que les Hutu constituent 85% de la population, ce sont eux qui sont majoritairement touchés par le sous-financement du secteur agricole et donc maintenus dans la pauvreté ». Seuls les organes de sécurité sont prévilégiés. Constitués à 90% d'éléments issus de la minorité Tutsi, ils engoufrent le double de la part réservée à l'agriculture[11].

Dans le bugdet 2008, la même tendance se dessine : 0,16 milliards de francs ont été réservés au paiement des salaires des agents du Ministère de l’agriculture, alors que les organes de sécurité se taillent la part du lion avec 23, 66 milliards pour l’armée et 6,9 milliards pour le ministère de la sécurité intérieure. Cela signifie que le recrutement des encadreurs et des technciens du Ministère de l’agriculture (vétérinaires, agronomes, horticulteurs,…) qui doivent aider à l’organisation quotidienne du travail du fermier rwandais n’est pas privilégié, que la priorité revient aux agents destinés à assurer la sécurité du système capitaliste rwandais florissant (Défense, policiers, agents pénitentiaires, etc.). Dans le même budget, il apparaît que sur 156,83 milliards alloués aux Projets de développement, moins de 10 milliards de Francs vont vers la classe pauvre des milieux ruraux faits de plus de 80% de la population rwandaise[12].

Des exemples peuvent être multipliés sur cette politique ethniste et criminelle du gouvernement de maintenir le monde rural dans la misère. Ainsi, « on estime aujourd’hui que la pauvreté touche 51,2% de la population totale et 70% des ruraux »[13]. Des études[14] montrent encore qu’au Rwanda prévaut une mauvaise redistribution des revenus et que  les régions du pays ne sont pas logées à la même enseigne. Ainsi, .alors que l'extrême pauvreté ronge 58,8% de la population de Kigali Rurale, la proportion n’est que de 4,5% pour la capitale. Les régions comme l’Umutara et Kibungo où le FPR a fait habiter ses membres revenus d’exil sont moins frappées par la pauvreté que les autres régions rurales du pays.

En 2006, 51% du PIB étaient accaparés par une clique de 20% dans laquelle les Tutsi sont prédominants contre 5% dans la classe la plus pauvre dans laquelle les Hutu sont prédominants[15]

Une économie aux mains du FPR

Le parti politique FPR a bénéficié au départ de l’argent facile retiré des ventes des biens pillés dans la capitale Kigali et dans d’autres villes à sa prise de pouvoir en 1994. Depuis qu’il mene la guerre au Congo, il a fondé, en 1997, un holding dénommé TRISTAR pour y investir tout le magot qu’il a récolté dans ces différents pillages. TRISTAR est tentaculaire : actionnaire dans la société de téléphonie mobile MTN Cell, dans la transformation des produits agricoles avec INYANGE Industries, dans le commerce général avec MUTARA enterprises, dans le bâtiment avec NDP COTRACO. TRISTAR est également actionnaire dans différentes institutions financières locales.

Après l’acquisition du pouvoir politique par le FPR, il lui fallait également mettre main basse sur le pouvoir économique. Sa dernière trouvaille pour concrétiser ce programme est la mise sur pied de « Rwanda Investment Group » (RIG s.a). A l’instar du « Forum des partis politiques » qui regroupe les formations politiques sous le parapluie du FPR, le RIG  regroupe des hommes d’affaires et des entreprises du pays comme actionnaires mais également des sociétés para-étatiques comme la Caisse sociale du Rwanda (CSR) et la Rwandaise d’Assurance Maladie (RAMA). Le holding TRISTAR détient des actions substancielles dans RIG et pour le dominer, le FPR aurait créé une société non connue du grand public appélé  DOYELCY Limited. Les deux entités combinées auraient des actions majoritaires dans RIG qui tomberait dans ce cas sous le parapluie du FPR à l’instar des partis politiques à l’intérieur du pays. Actuellement, aucune entreprise ne peut avoir accès aux marchés publics s’il n’est pas membre de ce ‘‘Forum économique’’.

En conclusion, le bilan à mi-parcours de la « Vision 2020 » est fait de la maladministration de la justice, du maintien du monde rural dans la misère, de l’établisement par le FPR d’un monopole sur le pouvoir politique et économique, etc. Tout cela n’augure évidemment rien de bon pour le Rwanda.

Gaspard Musabyimana
03/02/2009



[1] cité dans les « Points Focaux n° 353», Revue hebdomadaire rwandaise du 25 au 31 octobre 2008, pp. 18-19.

[2] U.S. Department of State, Bureau of Democracy, Human Rights, and Labor, Country Reports on Human Rights, Practices, Rwanda, 8 March 2006.

[3] Reportage de Radio Rwanda du 25 juin 2008.

[4] Radio Rwanda, le 9 juillet 2008, à 19h30 GMT.

[5] Un communiqué de presse du Ministre de la Réhabilitation et de l’Intégration Sociale du 6 décembre 1995 donnait 7 jours à 38 ONG pour quitter le pays alors que 18 autres étaient sommées de suspendre leurs activités.

[6] Compte rendu de l'audition de M. Deus Kagiraneza devant la Commission d'enquête parlementaire «Grands Lacs» du Sénat de Belgique le 1er mars 2002.  

[7] Deus Kagiraneza, idem.

[8] Rapport du groupe d’experts de l’ONU, octobre 2002 (S/2002/1146), p. 16.

[9] Témoignage de Deus kagiraneza, op.c it.

[10] Turning vision 2020 into reality : From recovery to sustainable human development, 2007.

[11] Emmanuel Hakizimana, Le développement économique au Rwanda : miracle ou mirage?, 14 juillet 2OO8.

[12] Les Points Focaux, «  Les Points Focaux », La revue hebdomadaire de la presse rwandaise, n° 302 du 24 au 31 Octobre 2007

[14] Ministry of Finance and Economic Planning, National Poverty Reduction Program, Rwanda overty strategy paper, cité par RIPRODHOR dans son rapport du 1er juin 2007, à la page 9.

[15] KILLING THEM SOFTLY: HAS FOREIGN AID TO RWANDA AND UGANDA CONTRIBUTED TO THE HUMANITARIAN TRAGEDY IN THE DRC? Timothy B. Reid: Africa political journal spring 2006, Volume 1.

 

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